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Je n’existe pas
© Valérie DERVAUX 1999





Je n'existe pas.
Mon passage parmi vous est accidentel, accessoire.
Je fais partie de ceux qui ne marquent pas, qui vivent, souffrent et meurent en silence.
J'ai commencé par vivre, discrètement. J'ai traversé les années comme d'autres traversent une route. Distraitement.
Je n'ai pas marqué les gens qui m'entourent.
J'ai toujours veillé, tant bien que mal, sur mes amis. Tant bien que mal parce que ça n'a pas toujours aussi bien marché que ça aurait dû. La mort rattrape parfois ceux qui ne s'en soucient pas. Tant bien que mal parce qu'ils ne s'en sont pas toujours rendu compte. Ma prévenance est passée inaperçue, leur a toujours semblé être quelque chose de normal, comme si je la leur devais, en paiement d'une dette ancestrale.
Mes attentions touchaient sans vraiment faire plaisir. Mes sourires... j'ai toujours entendu dire que voir quelqu'un vous sourire était flatteur. Mes sourires dérangent. Je suis du genre à ne pas plaire quand on me regarde et à ne pas déplaire quand on me connaît.
J'indiffère les gens.
Alors, quand je souris, je croise un regard fuyant, un sourire poli, une attitude gênée, une apathie embarrassée.
Tout le monde n'a pas toujours fui. Des gens sont passés dans ma vie. C'est le mot. Passés. Ils ont traversé ma vie. Je me souviens bien de tous, mais il serait amusant, maintenant, de retrouver combien d'entre eux ont gardé une place pour moi au fond de leur mémoire...
Comme j'ai goûté à la vie, je me délecterai ce soir de la saveur de la mort, ultime amertume.

Il est plus facile de décider de sa mort par un jour de pluie.
Tant qu'à être mal dans ma peau, autant que le ciel m'aide à être mal dans ma vie !
Quand on a vraiment décidé de mourir, les décisions deviennent plus faciles, elles s'offrent d'elles-mêmes, avec un calme et un aplomb déconcertants.
Le choix-même de la manière de mourir n'est plus un supplice. On choisit ses armes comme on ferait ses courses. La douleur mentale, horrible annonciatrice de la douleur physique, agit un peu comme une drogue, un euphorisant, un dopant, et grise au point d'oublier, de ne plus y penser, de La douleur Aux douleurs. Le pire, c'est quand tout cela devient un plaisir.
La matérialité ne nous atteint plus. Nous rions de savoir si le tapis ou le plafond seront tachés, si le bruit résonnera quand on s'écroulera, ou si on embarquera d'autres personnes dans notre macabre aventure.
Dans tous les cas, ce n'est que dans quelques semaines que l'on découvrira ce corps, peut-être déjà entré en décomposition comme on entre en transe, froid et malodorant, décoloré et mou, serein.
Etendu à terre ou couché dans la baignoire, les veines ouvertes ou les yeux révulsés, la douleur, la peur ou le soulagement sur le visage...on ne saura même plus mon nom.
Les mots rituels reviendront, comme pour couronner l'indifférence avec laquelle tous me regardaient: " agréable...calme...qui aurait pu croire ça...comme quoi !"
Ils essaieront tous de meubler, de se déculpabiliser aux yeux des autres, puisque de toute façon, ils s'en moquent et en plus, c'est bien la première fois qu'ils me regarderont en face sans baisser les yeux ou observer au loin, l'air de ne même pas remarquer ma présence à leur côté.

S'ils me trouvent la tête arrachée par une balle de trop fort calibre, tous se demanderont qui j'étais, incapables d'associer mon nom à un quelconque visage...et regarderont le plafond, déjà fatigués d'avoir à le repeindre. Si c'est un corps humide et froid qui les accueille dans la baignoire, ils penseront avant d'être soulagés que tout bien considéré, les vêtements amples sont utiles aux silhouettes ingrates. Puis, soulagés, ils se diront qu'il suffira de laver un bon coup et de ne rien dire au locataire suivant.
Finalement, ils se moquent bien que je meure. Ce qu'ils espèrent, secrètement, c'est que j'aie eu envie de boire. Après tout, n'est-ce pas là la manière la plus répandue d'en finir ?
Si je n'ai eu qu'à prendre quelques comprimés magiques et à me coucher pour mourir, ils changeront les draps et garderont les meubles.
Alors, la seule personne que je marquerai réellement dans ma chienne de vie, c'est celle qui devra nettoyer quand on aura retiré mon corps.
Ce qui les ferait le plus chier, c'est que je fasse tout sauter au gaz...il faudrait reconstruire !
J'ai raté ma vie, mais je jure que je vais tout faire pour réussir ma mort. Ils se moqueront bien de savoir si j'ai souffert, pendant ou avant, si la mort a frappé tout de suite ou si j'ai eu droit à quelques heures de répit, pour la sentir, pour l'apprécier comme une juste délivrance. Ils me plaindront peut-être un peu " ...dans la solitude...pas de famille ?...vieilles querelles...", chercheront peut-être à savoir le pourquoi de mon acte, connaissant déjà le comment, ça fait toujours de quoi raconter... Et dans tout ça, le pire, c'est que je m'en fiche.
Ce soir, je veux mourir, alors, dans la solitude ou entre amis, ce soir, c'est Mon soir d'euphorie, de douce folie dévastatrice. Ils ont de la chance, ce sera un acte solitaire.
Ce soir, je pars en prenant une toute dernière fois mon pied. Mon verre est rempli, deux glaçons et deux ou trois doses de bourbon. A chaque gorgée, les petites pilules qui vont bien. Musique !
C'est con de n'en vouloir à personne en particulier, ça m'aurait peut-être aidé, je n'aurais peut-être pas regrett.......





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